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Compilation de points de vue dissidents sur l'Ukraine

Emeutiers face aux forces de l'ordre - place Maïdan
Les événements survenus en Ukraine - à savoir les manifestations de la place Maïdan, les émeutes qui s'en suivirent, la fuite du président Ianoukovitch, l'institution d'un nouveau pouvoir et la sécession de la Crimée sous "l'amicale pression" de la Russie - ont fait l'objet d'un traitement assez univoque par la presse libérale dominante. 

Dans cet article qui n'en est pas un, nous vous proposons un florilège des quelques analyses et opinions, sur et autour de ces événements, qui vont à contre-courant de la pensée dominante en Europe et aux Etats-Unis.

Premier article donc, une analyse gauchiste de Peter Schwarz, initialement parue le 27 février sur le site mondialisation.ca (indisponible depuis) et intitulée la géopolitique du coup d'Etat en Ukraine, nous explique pour quelles raisons l'Occident avait besoin de "faire tomber" l'Ukraine. Si l'on en croit les arguments avancées, l'Europe et notamment l'Allemagne ont besoin de l'Ukraine comme plateforme de production manufacturière afin d'offrir des coûts de production compétitifs par rapport à l''Asie du Sud-Est. On retrouve l'article sur World Socialist WebSite
Tandis que pour les Etats-Unis l’isolement de la Russie se trouve au premier plan, l’Allemagne est intéressée à bénéficier économiquement de l’Ukraine qu’elle a déjà occupée militairement par deux fois, en 1918 et en 1941. Elle veut exploiter le pays en tant que plateforme de main d’œuvre bon marché en l’utilisant pour tirer les salaires encore plus vers le bas en Europe de l’est et même en Allemagne.

D’après les statistiques de l’Institut de l’économie allemande (Instituts für deutsche Wirtschaft) les coûts de main-d’œuvre se situent au bas de l’échelle mondiale. Avec un coût de 2,50 dollars par heure travaillée, le coût horaire moyen (salaires bruts, plus d’autres coûts) des travailleurs et des employés se situe d’ores et déjà en-dessous de celui la Chine (3,17 dollars), de la Pologne (6,46 dollars) et de l’Espagne (21,88 dollars). En Allemagne, une heure travaillée coûte 35,66 dollars, c’est-à-dire 14 fois plus.


Extrait de  World Socialist WebSite 

Le second article intitulé "L'Ukraine, enjeu d'une nouvelle guerre froide où l'Europe n'a pas sa place", cette fois écrit par Pierre-Henri d'Argenson dans le Figaro le 21 février, nous explique en quoi l'Europe "ferait bien d'aller voir ailleurs" sur la question ukrainienne. En clair, Bruxelles n'a tout simplement pas les moyens de ses ambitions en matière de politique étrangère et qu'elle ne présente aucune offre de substitution crédible à l'Ukraine.
En donnant le sentiment de se jeter sur l'Ukraine comme si son salut et son avenir se jouaient ici et maintenant, entre le Bien européen et le Mal russe, l'Union européenne commet une double erreur: celle de copier maladroitement la politique étrangère américaine, mais sans disposer des mêmes instruments de puissance, et celle de radicaliser le conflit ukrainien, au grand profit de la Russie qui ne manquera pas d'intervenir le moment idoine pour provoquer une sortie de crise à son avantage. C'est le jeu, sauf que l'Union européenne n'en mesure pas toujours la gravité. 

Quelle que soit l'issue du conflit, aucun gouvernement ukrainien, même «pro-européen», n'aura les moyens de s'éloigner de Moscou. En revanche, en donnant de faux espoirs à l'opposition, dont on ne discerne pas encore la cohésion idéologique, l'Union européenne risque d'encourager à son insu l'escalade de la violence, et en cas d'échec, de dilapider le peu de crédit qui lui restait après l'affaire syrienne, par la combinaison d'une impossible médiation, de sanctions «molles» plus irritantes qu'efficaces, et de déclarations incantatoires qui permettront surtout de diluer la responsabilité de chacun dans le discours collectif.


Extrait du Figaro


Ce 7 mars, le même Pierre-Henri d'Argenson  revient sur la question par le biais d'un interview dans laquelle il explique "Pourquoi il y a tant de commentaires pro-Poutine sur le Web". Analyse fine et percutante :
Dans l'inconscient collectif, Vladimir Poutine évoque un peu Louis XIV: c'est un monarque absolu, autoritaire, mais capable de protéger le peuple russe contre les puissants. Les médias «mainstream» ne comprennent pas cela. Quand Vladimir Poutine fait emprisonner l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski, il rappelle Louis XIV faisant arrêter Fouquet. C'est arbitraire, mais le peuple y trouve son compte: si le roi peut renverser les puissants, c'est qu'il peut défendre les intérêts du peuple… même si ce n'est pas toujours le cas. Or, que disent les critiques de notre système politique? Qu'il a donné le pouvoir à l'oligarchie, aux baronnies, aux multinationales, aux lobbies, qui font et défont les règlements européens sans le moindre contrôle populaire, face à une classe politique toujours prompte à parler de «démocratie» et de «droits de l'homme» mais en réalité impuissante ou consentante. L'engouement pour Poutine révèle ainsi en creux un besoin profond, ancré au sein du peuple et pas des élites, de retrouver des dirigeants qui soient leurs défenseurs, et qui pour cela aient encore en main les instruments de la maîtrise du destin de la nation, aujourd'hui dilués dans de multiples instances insaisissables.

Extrait du Figaro


Une opinion que n'est sans doute pas loin de partager Gabriel Matzneff dans Le Point. Nous rappelant que l'Ukraine représente pour la Russie l'un des centre de son identité, il s'écrie ce 25 février "Vive la Russie, Messieurs !":
Que les États-Unis se battent avec cynisme pour ce qu'à tort ou à raison ils considèrent être la défense de leurs intérêts, c'est déplaisant, mais naturel. En revanche, cette Union européenne de Bruxelles disciplinée servante des intérêts américains, cette France qui, après avoir trahi l'amitié franco-serbe, trahit l'amitié franco-russe, pourtant si nécessaire à l'équilibre européen, quelle pitoyable dégringolade ! Quelle erreur !

Opposer l'Europe à la Russie, que des raclures d'encrier incultes le fassent, passe encore, mais des lettrés, des philosophes, c'est dramatique. Certes, la Russie n'appartient pas à l'Union européenne qui siège à Bruxelles, mais elle appartient à l'Europe de Dante et de Tolstoï, de Voltaire et de Dostoïevski, de Thomas Mann et de Berdiaev, de Ronsard et d'Akhmatova, c'est-à-dire à la seule Europe qui importe à "nous autres, bons Européens" (Nietzsche), l'unique Europe dont nous nous sentions les héritiers et qui ait sa place dans nos coeurs.

Extrait du Point

Une profession de foi reprise avec talent et passion par Yves Roucaute ce 11 mars dans les colonnes du Monde. Dans une tribune intitulée "La Crimée est russe depuis quatre siècles" et fustigeant les doubles standards, Roucaute nous met devant nos responsabilités :

Las, le bateau ivre de Barack Obama navigue dans un brouillard d’incohérences et il entraîne avec lui nos gouvernements d’ombres. Après avoir démantelé naguère l’Etat de Yougoslavie au nom du droit des nations, il refuse l’autodétermination aux Russes de Crimée. Ses 2 millions d’habitants ne vaudraient-ils pas les 2 millions de Macédoine ? Bataille pour le Kosovo, tenailles pour la Crimée ?

Les Etats-Unis égarés déposent même dans l’abîme leurs valeurs fondatrices. Oubliée, la guerre d’Indépendance née du refus par l’Etat britannique de traiter également ses colonies et de les laisser choisir leur destin. Oubliée, la revendication de la supériorité du droit naturel du « peuple » américain sur le droit international. Pourquoi ne pas accepter de demander leur avis aux habitants de cette terre de Crimée quand les insurgés de Thomas Jefferson l’exigèrent pour eux-mêmes ? Pas même un référendum, dites-vous ? Quand les valeurs ne sont pas universelles, elles ne sont pas.

Extrait du Monde

Ces cris du coeur répond comme en écho à l'analyse plus froide effectuée par Andreï Gratchev ce 5 mars dans le Monde; Analyse selon laquelle "l'Europe a [vraiment] eu tort de ne pas associer Moscou à son partenariat oriental".
Pour son lien historique particulier avec la Russie, l'Ukraine mérite d'être traité avec une extrême précaution par la bureaucratie européenne chargée de négocier les termes de l'accord de l'association dans le cadre du partenariat oriental. Associer la Russie à son application aurait été le meilleur moyen de dissiper ses craintes et, en même temps, lui faire partager « la solde » colossale nécessaire pour aider à sortir l'Ukraine du marasme.

Or en refusant avec dédain l'idée même de la participation de la Russie à la discussion des modalités de cet accord, qui tiendraient compte de ses intérêts légitimes, sans pour autant se préoccuper des moyens pour la remplacer comme le véritable créancier de l'Ukraine, l'Union européenne a fait preuve de myopie et a imposé de fait à l'Ukraine un « choix impossible » – celui entre l'Europe et la Russie.

Extrait du Monde


Très modestement, j'avais moi-même écrit en substance la même chose dès le 4 décembre dernier dans un article intitulé "L'Ukraine et les incohérences de l'Union européenne" publié par le Huffington Post.
Car dans cette affaire, c'est curieusement la Russie qui s'est montrée pragmatique et l'Europe doctrinale, de sorte que l'intransigeance européenne et au moins aussi responsable des échecs de l'Union que les manœuvres du Kremlin. Diverses prises de position attestent en effet que Moscou se serait accommodé, à travers son "étranger proche", d'une articulation de son Union douanière avec l'Union européenne. C'est l'Europe qui a placé l'Ukraine et l'Arménie ainsi que la Moldavie et la Géorgie devant des choix exclusifs. Et la volonté acharnée de Bruxelles de détacher les Etats d'Europe orientale et transpontique de la Russie est à la fois révélatrice de l'évolution propre des instances européennes et de sa courte vue en matière géopolitique.

Extrait du Huffington Post


Bien sûr, une fois que le bruit des bottes a pris le pas sur la parole des diplomates, il n'y a plus qu'à constater les dégâts dues à nos incohérences et à notre propre pusillanimité. C'est du Cameroun que Jean-Paul Pougala, ex-docker clandestin (sic) , nous explique ce 8 mars comment et pourquoi la Russie a gagné sans coup férir à la lumière des principes de Sun Tzu. "Voici comment la Russie a piègé l'occident et récupéré la Crimée sans tirer un seul coup de feu". Edifiant de la part d'un ex-docker !
En Crimée, lorsque le président Poutine fait la seule conférence de presse, le 5/03/2014 admise aux seuls journalistes russes, il jure sur la tête de son arrière grand père qu'il n'a pas de troupes en Crimée. Et que les militaires qu'on voit sans insigne sur l'uniforme, sont en effet, des forces d'Auto-défense locales. Vu de l'Occident, il s'agit d'un mensonge. Mais à bien y regarder, le président Poutine est juste en train de les rouler dans la farine. Et il leur fournit une information capitale qui n'est pas comprise par les stratèges occidentaux. En effet, lorsqu'il nie qu'il n'y a pas de militaires russes, donc étrangers en Crimée, il est en ce moment en train de leur dire qu'officiellement, la Crimée est déjà russe et à ce titre, les forces présentes en Crimée ne peuvent pas être considérées sous l'optique d'une invasion, mais d'une force qui est déjà chez elle, dans sa nation, dans sa république, d'où l'appellation de Forces d'Auto-défense locales. Ce message subliminale n'a malheureusement pas été convenablement analysé et compris par les "stratèges" Occidentaux qui au lieu de se pencher immédiatement sur le cas de la Crimée, ont continué comme d'habitude à faire de la figuration à parler de la désescalade de la tension de la partie russe alors que cette dernière venait de leur signifier qu'elle était déjà passé à la deuxième mi-temps du match qu'ils avaient invité la Russie à jouer.

Extrait de Cameroon Voice

Gageons alors, comme je l'écrivais à nouveau dans le Huffington Post ce 5 mars, que l'Europe recouvre un peu de discernement et de cohérence pour retrouver dans cette affaire une position plus conformes à ses intérêts et à sa dignité.

Pour ce qui est du premier point, on peut en effet penser bien des choses de la réaction de la Russie et de Vladimir Poutine aux velléités d'émancipation de l'Ukraine mais certainement pas qu'elle n'était pas prévisible. Dans ce contexte, exciter ces velléités comme l'ont fait certains médias, certaines personnalités en vue mais également certaines diplomaties européennes était à tout le moins irresponsable. D'une part parce que -comme l'a déjà indiqué avec pudeur M. d'Argenson- la "cohésion idéologique" des opposants à Ianoukovitch est plus qu'incertaine. Ensuite, parce que notre Union en proie à de graves dissensions internes est moins que jamais en mesure de donner une suite favorable à des visées pro-européennes très hypothétiquement attribuées à l'ensemble de ces opposants. Enfin, parce que personne n'est prêt à aller "mourir pour la Crimée" comme l'a prosaïquement rappelé un diplomate américain. Au demeurant, les pays dépendants fortement des approvisionnements énergétiques russes -Allemagne en tête- et ceux dépendants de ses placements financiers -Royaume-Uni au premier chef- semblent désormais plus pressés de trouver une sortie de crise avec Moscou que de continuer le jeu un peu vain des sanctions inefficaces, voire contreproductives, dans lequel la France s'illusionne -semble-t-il- à trouver un reflet de puissance.

Extrait du Huffington Post 

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