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Négationnisme : Les historiens, pas plus légitimes que les politiques

Dans le cadre des débats actuels sur la pénalisation du négationnisme, j'ai tenté de recadrer les enjeux réels de la question trop souvent occultés par une propagande malveillante. Cet article a été initialement publié le 4 janvier dans Marianne2.

La députée Valérie Boyer défendant son projet de loi
Avec l’adoption par l’Assemblée Nationale d’un projet de loi visant « à réprimer la contestation de l’existence des génocides reconnus par la loi », quelques personnalités et historiens à la mode ont recommencé à faire entendre le petit refrain selon lequel un telle disposition serait « liberticide », qu’elle attenterait à leur liberté d’expression. 

Passons rapidement sur l’obscénité vaguement ridicule de cette assertion provenant de personnes dont l’entregent leur permet de se faire entendre où et quand ils le veulent et de gémir dans tous les grands médias qu’on les bâillonne, une licence inouïe dont leurs prétendus censeurs sont bien loin de jouir. 


Passons aussi sur le fait que ces brillants esprits n’ont jamais jugé suffisamment digne de leur intérêt le Génocide des Arméniens — dont ils feignent de croire que l’histoire est écrite par nos députés — de sorte que cette histoire à leurs yeux subalterne a été étudiée et établie par d’autres historiens français moins connus, moins bruyants mais fréquentant plus les archives que les plateaux télés, et par leurs collègues américains, allemands, israéliens, voire par des chercheurs turcs en exil. 

Passons même sur certains propos trop confits d’arménophobie pour qu’on n’y discerne pas un antisémitisme de substitution, d’autant plus désespérant qu’il provient parfois de personnalités juives qui auraient pu — qui auraient dû — savoir combien ces idéologies de haine justifient en vérité les incitations au meurtre qui peuvent s’ensuivre quand elles ne prétendent pas excuser celles qui s’en sont suivies. 

Profitons-en néanmoins pour rappeler que si la jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme affirme avec constance que « la liberté d'expression vaut non seulement pour les "informations" ou "idées" accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent », elle exclut notamment du champ de cette liberté l’expression d’idées portant atteinte à la sécurité publique comme celles faisant l’apologie du crime; notons à cet égard que la loi Gayssot, le projet de loi de Mme Boyer comme la Décision cadre européenne dont elle émane se réclament de ces limitations prévues par les Constitutions de tous les Etats démocratiques. 

Passons allègrement sur tout cela pour nous concentrer sur le slogan répété ad nauseam selon lequel « il n’appartient pas au Parlement d’écrire l’Histoire » et pour noter tout d’abord que la réaction épidermique de nos historiens médiatiques ne vaut curieusement que pour le Génocide des Arméniens. 

Sans même évoquer la loi Gayssot pour laquelle les indignations ne sont que de façade, notre représentation nationale a adopté par le passé quantité de lois « disant l’histoire » sans que cela n’ait ému personne. Qui s’est élevé par exemple contre la loi 99-882 du 18 octobre 1999 relative à la substitution de l'expression « aux opérations effectuées en Afrique du Nord » à l'expression « à la guerre d'Algérie ou aux combats en Tunisie et au Maroc » ?

Les historiens, des experts comme les autres

Mais cette affaire devrait surtout nous questionner sur le statut de l’Histoire et des historiens. Dire que l’utilisation de l’histoire n’appartient pas aux politiques est tout d’abord une contre-vérité historique puisque l’un des premiers usages de l’Histoire fut et reste précisément la légitimation des régimes en place quand elle ne servit pas à l’édification des divers romans nationaux. La filiation plus ou moins mythifiée des dynasties royales françaises d’avec Clovis tout comme la providentielle invention de « nos ancêtres les Gaulois » par la IIIe République en restent des témoignages saisissants. 

A supposer que nous soyons désormais assez sages pour créer une Histoire objective et dépassionnée, il n’en reste pas moins que les historiens constituent une corporation d’experts comme les autres. Que cette corporation produise des savoirs historiques est un privilège fonctionnel que nul ne saurait lui contester. Qu’elle ait le monopole sur les usages et les conséquences politiques de ces savoirs est en revanche plus que discutable. 

Il n’appartient certes pas aux politiques de débattre des équations de la physique nucléaire; doit-on en extrapoler que nos députés devraient se taire sur la politique énergétique de la France ? Il n’appartient certes pas aux politiques de débattre des principes fondamentaux de la biochimie; doit-on en extrapoler que nos députés devraient ne pas débattre sur les OGM ? 

De tout temps, des castes diverses ont tenté de s’extraire de la loi commune ou même de se substituer au Prince quant aux politiques découlant de leur spécialité, voire au-delà. On raconte que dans les antiques empires babyloniens, les astrologues avaient l’oreille du monarque et jouissaient de privilèges exorbitants. Prenons garde à ce que nos démocraties n’engendrent pas de nouveaux mages.

Commentaires

Jean-Marc a dit…
Oui tout à fait d'accord. Les historiens ne sont bien entendu lorsqu'ils sont objectifs et impartiaux (Garaudy était un historien on voit ce que cela donne!) que des experts. Il revient au pouvoir politique de qualifier le résultat de leurs travaux. C'est trop facile comme le fait Clinton ou d'autres de renvoyer cela aux historiens. Au surplus, le génocide des Arméniens a suffisamment été démontré n'en déplaise aux pseudo historiens stipendiés qui n'ont jamais mais jamais étudié la question ce qui ne les gène en rien sans la moindre vergogne à en parler.