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Génocide arménien: les "condoléances" d'Erdogan montrent une Turquie aux abois

Décembre 1970 : Le chancelier Willy Brandt
à genoux aux mémorial du ghetto de Varsovie
Il faut bien le reconnaître, la déclaration faite par Recep Tayyip Erdogan, le Premier Ministre turc, à propos du génocide arménien ce 23 avril – c’est-à-dire à la veille des commémorations du 99ème anniversaire du génocide arménien – a surpris tout le monde. Ne serait-ce qu’à ce titre, elle mérite qu’on s’y arrête un instant pour s’interroger et sur le contenu de ces singulières « condoléances », et sur les raisons qui ont poussé l’exécutif turc à les formuler.

Allons droit au but : Si ces « condoléances » sont remarquables, c’est en ce qu’elles illustrent l’embarras croissant – pour ne pas dire la panique – des autorités turques, contraint en la matière par une diaspora arménienne n’ayant guère pour elle que la force de la Vérité. Ceux qui connaissent bien le négationnisme d’Etat turc apprécieront ainsi à leur juste valeur les contorsions sémantiques auquel Erdogan s’oblige. 

L’égalisation morale des victimes et des bourreaux comme projet


Ainsi, il est assez savoureux de relever dès son entame, qu’il présente la date du 24 avril comme « ayant une signification particulière pour nos citoyens arméniens et pour les Arméniens du monde entier » sans même indiquer laquelle. Et pour cause : loin d’évoquer le génocide, et encore moins la responsabilité de ses commanditaires, Erdogan continue en affirmant que les dernières années de l’Empire ottoman ont entrainé « des souffrances pour des millions de citoyens ottomans, turcs, kurdes, arabes, arméniens et autres, quelle que soit leur religion ou leur origine ethnique ». Et il souligne quelques lignes plus loin que « c’est un devoir humain que de comprendre et de s’associer à la commémoration des mémoires liées aux souffrances vécues par les Arméniens, comme par tous les autres citoyens de l’Empire ottoman. » car « des millions de personnes de toutes religions et ethnies confondues ont perdu la vie durant la Première Guerre mondiale. »

On l’a donc compris, le programme que nous propose Erdogan, c’est celui théorisé par son Ministre des Affaires Etrangères, celui de la prétendue « mémoire juste », désignation par laquelle il faut entendre son exact contraire. La « mémoire juste » du couple Erdogan/Davutoglu, c’est ce gauchissement de l’âme et de l’esprit qui nous enjoint à l’égalisation morale des soldats ottomans morts au front et des civils ottomans victimes de leur propre Etat. Et c’est encore plus rendre hommage à la mémoire des enfants empalés et des femmes éventrées comme à celles de leurs bourreaux, les Talat, Enver et autres Behaeddine Chakir. Où pour évoquer des noms qui parleront plus aux Européens que nous sommes, de compatir dans une même geste aux sorts d’Anne Frank et de Mengele, de Sophie Scholl et de Eichmann, d’Olga Bancic et de Himmler. Voilà le programme !

Le mensonge comme méthode 


Quant à la méthode, elle porte les noms aussi dévoyés de « recherche scientifique » et de « liberté d’expression ». Si, comme le prétend le texte d’Erdogan, « la libre expression en Turquie de différents points de vue et d’opinions concernant les événements de 1915 est une exigence d’une approche pluraliste, de la culture de la démocratie et de la modernité », on se demande bien pourquoi, aux termes de l’article 301 de son code pénal, l’affirmation du génocide arménien est passible de prison dans ce pays et, accessoirement pourquoi il reste la plus grande prison de journalistes au monde ; ou pourquoi Erdogan menace les médias, même étrangers, qui lui déplaisent. 

Dans ces conditions quels crédits accorder à l’appel « pour la création d’une commission commune d’historiens pour que les événements de 1915 puissent être examinés de façon scientifique » lorsque les travaux menés depuis des lustres par les historiens spécialistes des génocides sont sévèrement condamnés par Ankara ? Lorsque ces mêmes historiens rappellent dès 2005 que « nier la réalité morale et factuelle du génocide n’est pas s’engager dans un travail de recherche mais dans des efforts de propagande visant à absoudre les criminels, à blâmer les victimes et à effacer la signification éthique de cette histoire » ? Lorsqu’ils confirment en 2009 que « la reconnaissance du génocide arménien doit être le point de départ de toute commission d’historiens et non pas l’une de ses possibles conclusions » ?

Quelle confiance accorder à cet Etat qui affirme que « les centaines de milliers de documents se trouvant dans nos archives sont mis à la disposition des tous les historiens » lorsqu’on sait que celles de l’Organisation Spéciale – en charge du génocide – dépendent du bureau du premier Ministre, celui-là même qui a adressé ses « condoléances », et qu’elles sont toujours sous clés ? Lorsqu’on sait aussi que les archives cadastrales ottomanes ont été intégralement falsifiées pour masquer l’ampleur des spoliations qui accompagnèrent le génocide ? Lorsque, comme il me l’a été révélé, un étudiant de mastère dans une université française se voit refuser l’accès aux archives turques – même sur un sujet non arménien – au prétexte que son encadrant universitaire français est « suspect » aux yeux des autorités turques (qui, au passage, sont étonnamment bien informées car l’université ne divulgue pas les listes d’étudiants de mastère et les encadrants associés).

Le travestissement éthique comme objectif


Alors pourquoi ces bien peu crédibles « condoléances » ? quels objectifs poursuivent-elles ? Eh bien tout est dit dans une seule phrase perdue au sein de ce verbiage négationniste : « Se servir des événements de 1915 comme un prétexte d’hostilité envers la Turquie et les transformer en conflit politique est inacceptable ». 

Pour comprendre cette phrase et la novlangue qui lui sert de substrat, il faut bien sûr les prendre à l’envers. Le génocide et le négationnisme qui le précède dès avant sa mise œuvre, l’accompagne lors de sa réalisation et le poursuit après son exécution, sont des crimes contre l’Humanité. En tant que tels, ils constituent des « conflits politiques » et tenter d’en faire d’autres lectures est inacceptable.

Cette phrase indique que le projet de l’Etat turc est de transformer ce conflit politique qu’il a créé et qu’il entretient – à propos de « prétexte d’hostilité » pourquoi ne pas lever le blocus de l’Arménie voisine – en une question interne à la société turque. Il est de sortir le crime et son châtiment potentiel du cadre du droit international, et de ses implications financières et territoriales, pour les placer dans celui plus contrôlable de la société turque, de ses affects compassionnels et ses modes sociétales. 

A travers ce discours, ce que veut l’Etat turc, c’est au plus aboutir à une parole décomplexée et à des positionnements individuels sans tabou sur le génocide en Turquie, sans que cela n’entraîne de conséquences politiques dures. Ni sur son butin, ni sur ses frontières, ni sur son roman national. Une reconnaissance vide et creuse pour solde de tout compte en quelque sorte. 

La réaction de rejet de ces experts en manigances négationnistes que sont devenus les Arméniens, montrent que, dans ces conditions, ils n’ont plus rien à perdre à attendre cent ans de plus.

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