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De bien-pensantes imprécations

Marine Le Pen
Je peux bien l'avouer, j'ai un vice : il m'arrive fréquemment d'écouter les "Matins de France-Culture". Le débat d'idée y est généralement à fleurets mouchetés, entre gens de bonne compagnie - de gauche ou de droite (mais de gauche, c'est quand même préférable pour la direction des Matins !) - et toujours bien-pensants. Les propos y sont mesurés, les idées calibrées et les amabilités aimables.

Hier par exemple, comme avant-hier d'ailleurs, j'ai succombé à  cette coupable tentation de m'illusionner à participer par procuration aux débats des grands de ce monde à travers l'écoute attentive cette émission. En fait, j'allais changer de station lorsque Marc Voinchet, l'actuel animateur des Matins, a annoncé l'invitée du jour Marine Le Pen. Quelque peu surpris par l'affiche d'une hôte aussi peu en phase avec l'esprit de l'émission, je me suis pris au jeu de savoir comment le leader frontiste serait "gérée" par l'équipe des Matins et, accessoirement, ce qu'elle avait à dire.


Afin de dissiper tout malentendu, disons-le tout net : j'ai peu de sympathie pour le Front National, qu'il soit ancien ou nouveau look, mais il m'a néanmoins paru instructif de savoir qu'elles étaient les propositions de cette formation en matière économique, puisque tel était le sujet du jour. J'ai ainsi appris que le Front National - surfant sur l'actuelle crise européenne - proposait tout de go de revenir au franc, de rétablir les prérogatives de la Banque de France en matière de financement de la dette du Trésor (comme avant 1973)  et de rétablir des barrières douanières à nos frontières nationales afin de relocaliser des productions ayant aujourd'hui pour l'essentiel migré dans les pays émergents.

Si ce n'est le retour au franc, je dois concéder que ce programme ne me paraît pas si absurde que ça dans la conjoncture actuelle, à la nuance près que l'échelle pertinente pour ce genre de programme me paraît plus celle de l'Europe que celle de la France. Au demeurant, ce type d'idées est également défendu par certaines factions de la gauche plus ou moins radicale, de Mélenchon à Montebourg. Il faut cependant reconnaître à Mme Le Pen une certaine dose de réalisme lorsqu'elle affirme que ce n'est pas qu'elle ne veut pas de l'échelle européenne mais qu'elle n'y croît pas au regard de la doxa libérale régnant sans partage dans les couloirs de la Commission et du Parlement européens. Il faut également lui reconnaître le sens de la formule lorsqu'elle a caractérisé le système actuel - celui où nous importons massivement nos biens de consommation des pays émergents - de système où lesdits biens sont "produits par des esclaves pour être vendus à des chômeurs".

Les procès publics de France-Culture

Mais là n'était finalement pas le point le plus intéressant de ce débat ou plutôt, devrait-on dire, de ce combat. Car l'onctueuse bienséance qui caractérise habituellement les contradicteurs de l'invité des Matins avait fait place, pour Mme Le Pen, a un comité d'accueil l'attendant de pied ferme. C'est donc un véritable Comité de Salut Public - pour ne pas dire un Tribunal Révolutionnaire - qui attendait Mme Le Pen en la personne de Marc Voinchet flanqué de MM. Hubert Huertas et Brice Couturier. Pour l'occasion, les habituels journalistes plein de circonspections et de précautions d'usage s'étaient mués en de redoutables idéologues, s'opposant à Mme Le Pen comme s'ils représentaient eux-mêmes le Parti socialiste ou l'UMP. Comme dans tout bon procès stalinien, l'invitée fut jugée suffisamment coupable d'avance, pour que l'idée de la laisser s'exprimer n'ait pas effleuré les accusateurs publics. Finalement, seul Alain-Gérard Slama, pourtant très droitier et donc sans doute considéré à ce titre comme un peu suspect par les autres, fit preuve de son habituelle courtoisie pour tenter de s'opposer de manière argumentée (et donc avec plus de crédibilité) à la leader frontiste.

Certes, on peut considérer que le débat gagna en animation ce qu'il perdit en intérêt; d'autant que - confortée dans son rôle de candidate anti-système - Mme Le Pen ne fit évidemment rien pour éviter les provocations qui lui étaient offertes. Merci les progressistes et leur orthodoxes convictions bien récitées !

Tout ceci est éminemment dommage car - pour le coup - les arguments de Mme Le Pen qui font mouche au sein d'une large fraction de l'opinion valaient mieux que la fin de non-recevoir dédaigneuse et pleine de commisération qui leur fut opposée. Somme toute, cette émission d'hier constituait le prolongement logique de celle d'avant-hier où étaient invités MM. Gilles Fichelstein et Gérard Courtois. Là, entre gens de bonne compagnie, plus d'agression certes mais finalement une continuité idéologique: de ce qu'il m'en souvient, le débat portait sur les clivages idéologiques pertinents au sein de la société française. Les invités avançaient notamment l'idée - sans doute juste - que le clivage gauche-droite n'était plus le seul à faire sens actuellement et qu'il fallait y ajouter un clivage entre gens "ouverts" et gens "fermés" (M. Courtois développe un peu ce concept ici).

Le monde est simple: les bons et les méchants

Et le monde est simple pour les bien-pensants: les gens "ouverts" seraient ceux qui acceptent la mondialisation et l'immigration et les fermés ceux qui la refusent!  Comme le dirait George W. Bush, "soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous". On ne prendra pas de grand risque en affirmant qu'il s'agit d'un point de vue de gens se considérant évidemment comme "ouverts", au même titre qu'aux yeux de l'ancien président américain, ses adversaires appartenaient nécessairement à l'Axe du Mal. Que ces gens "ouverts" puissent être "fermés" à des préoccupation tels que la souveraineté, l'indépendance économique ou l'identité nationale ne semble avoir effleuré les promoteurs de cette taxonomie. Or  il n'est pas besoin d'être diplômé en sémantique pour ressentir toute la péjoration qu'il y a à être qualifié de fermé. A ce sujet, je me rappelle d'un film américain traitant du racisme où un Noir, suspecté en raison de sa couleur de peau et finalement innocenté lorsque le coupable blanc fut découvert, faisait remarquer avec amertume à ses accusateurs qu'une personne "blanche comme neige ne pouvait être suspecte de nourrir de noirs desseins".

Manifestation d'extrême-droite en face du Parlement européen
Encore une fois, tout ceci est bien dommage. Car si les mots sont connotés, compter uniquement sur leur connotation pour discréditer des adversaires politiques est une stratégie finalement peu efficace, surtout face à des forces qui se nourrissent précisément de la contestation qu'elles cristallisent. Nos habituels imprécateurs de la bien-pensance, apparemment coupés des masse et retranchés dans leurs tours d'ivoire, seraient donc bien inspirés de se souvenir de l'épisode du référendum sur la Constitution européenne et d'argumenter plus sérieusement s'ils veulent regagner quelque crédibilité.

Pourquoi est-ce que j'écris cela? Pourquoi ce billet d'humeur rageuse ? Parce que pendant que les petites chapelles de France-Culture (et d'ailleurs) continuent de se persuader qu'elles représentent le Bien, le Beau, le Juste et le Vrai, l'extrême droite progresse en Europe. Et ne nous y trompons pas, le cas échéant, l'extrême droite saura réserver à ces ligues de vertu le sort qu'elles méritent à ses yeux. Dans ce contexte, on est en droit d'attendre de nos élites - autoproclamées ou non - qu'elles contribuent à regagner les territoires perdus de la Raison et non pas à ce qu'elles favorisent leur extension. 

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