Accéder au contenu principal

Wikileaks: les fuites américaines mouillent la Turquie

Article publié dans France-Arménie en janvier 2011


Le site Internet spécialisé dans la diffusion de notes diplomatiques confidentielles a commencé de rendre publics de nombreux memoranda sur la Turquie et sur la vision qu’en ont les ambassadeurs américains : un portrait sans fard bien loin du ton politiquement correct des discours officiels.

Wikileaks ! Depuis quelques semaines, le microcosme de la diplomatie internationale ne bruisse plus que du nom de ce site Internet, encore largement confidentiel voici quelques mois. C’est qu’après les informations déjà gênantes révélées sur l’aventure américaine en Irak, après la divulgation d’une vidéo montrant le meurtre de civils irakiens par un hélicoptère de combat U.S., les “fuites” du Web ont commencé de révéler le contenu de milliers de “câbles”[1] trahissant la vision du monde qu’entretient la diplomatie américaine. Comme le précise le “cablegate”[2], Wikileaks a choisi de ne divulguer que progressivement l’énorme manne des 251.287 documents dont il dit disposer. Cette entreprise de subversion n’a donc pas fini de faire parler d’elle, d’autant plus que si certains “câbles” sont hors d’âges - 1966 pour le plus ancien - la plupart datent de la période 2006-2009.

Bien évidemment, Turquie, Arménie et Azerbaïdjan ne sont pas épargnés par ce florilège de documents souvent classifiés au niveau “confidentiel”, parfois au niveau “secret”. Cependant, si les informations révélées s’avèrent finalement le plus souvent banales, ce sont les commentaires qui les accompagnent qui mettent à mal la diplomatie publique américaine. La Maison Blanche, sans doute très gênée de voir mises à nues ses appréciations sur des gouvernements amis comme ennemis a ainsi qualifié de “criminels” WikiLeaks et ceux qui disséminent ces informations (voir encadré).

Que le gouvernement américain soit parfaitement conscient que “Davutoglu est exceptionnellement dangereux”, que “Erdogan hait Israël” ou que l’AKP comporte nombre d’antisémites constituent des exemples particulièrement signifiants de ces commentaires au sujet desquels Hillary Clinton - la Secrétaire d’Etat U.S. - a même éprouvé le besoin de présenter des excuses à Ankara.

Un bref décompte des câbles par pays montre par ailleurs toute l’importance de la Turquie dans le dispositif politico-militaire des Etats-Unis. Sans même compter les documents en provenance d’Istanbul, ceux issus de l’ambassade d’Ankara sont, toutes origines confondues, les plus nombreux révélés par Wikileaks juste derrière ceux directement issus du Département d’Etat à Washington !

Origine/Classification
Secret
Confidentiel
Non Classifiés
Total
Ankara
577
3298
4043
7918
Istanbul
21
346
385
752
Bakou
133
1307
329
1769
Erevan
71
847
817
1735
Tbilissi
20
734
413
1167
Moscou
163
2082
1131
3376

A la date de rédaction de cet article, aucun document en provenance de l’ambassade US en Arménie n’a été mis à disposition mais 27 documents issus d’Ankara, 3 d’Istanbul, 4 de Tbilissi et 5 de Bakou sont déjà consultables. Qu’y apprend-on ? L’analyse détaillée de ces documents mériterait une thèse entière et France-Arménie a donc fait le choix de présenter dans cet article une brève synthèse des mémos en provenance d’Ankara.

Les documents comprennent pêle-mêle des analyses politiques, des comptes-rendus d’entrevues avec des leaders politiques, des portraits psychologiques souvent au vitriol et la mise en perspective de l’évolution des politiques intérieure et étrangère turques avec les intérêts américains. La plupart de ces mémos sont le fait des ambassadeurs successifs en poste à Ankara, James Jeffrey (11/2008 - 07/2010), Ross Wilson (12/2005 - 08/2008) et antérieurement Eric Edelman (08/2003 - 11/2005). C’est principalement ce dernier - contre lequel Erdogan a annoncé son intention de porter plainte - qui a réalisé les portraits les plus drolatiques du caudillo d’Anatolie et de son entourage.

« Erdogan croit en Dieu mais ne lui fait pas confiance »

Ainsi, Erdogan est décrit par Edelman comme une sorte d’Abdul Hamid II, bigot autoritaire, borné et patriarcal à l’espace mental circonscrit par les sourates du Coran et dont les interventions politiques sont mâtinées d’allusions religieuses plus ou moins obscures. Selon Edelman, le comportement du “tribun d’Anatolie” - “entourés d’une phalange de sycophantes qui le flattent mais qui le méprisent”, macho, sexiste et à “fleur de peau” est avant tout dicté par la peur et la méfiance. “Erdogan croit en Dieu mais ne lui fait pas confiance” aurait affirmé non sans humour un des conseillers de celui qui se fait appeler “l’imam d’Istanbul” !

Cependant, au-delà du cas d’Erdogan, les analyses américaines donnent une image saisissante des rouages internes de l’AKP et du gouvernement turc. Au fil du temps, on voit d’ailleurs les diplomates américains affermir et nuancer leurs jugements sur ces nouveaux interlocuteurs que sont initialement les islamistes.

Dans les premiers mémos, l’AKP est ainsi décrit comme un assemblage hétéroclite comprenant d’une part de pieux membres de confréries et de loges sunnites, essentiellement caractérisés par leur obscurantisme et devant leur promotion au clan dont ils sont issus. Dans cette catégorie, Erdogan bien sûr mais aussi Vecdi Gönul ou Cemil Çiçek. Face à eux de froids idéologues comme Abdullah Gül, Bülent Arinc ou “l’exceptionnellement dangereux” Ahmet Davutoglu. Les premiers - balourds d’Anatolie, peu éduqués mais plutôt favorables à l’Oncle Sam - s’opposent aux seconds décrits comme suffisamment doucereux et matois pour dissimuler leur vraie radicalité islamiste et anti-occidentale. 

On voit ainsi Gül et Davutoglu - dans une rivalité à peine dissimulée avec Erdogan - devoir régulièrement réparer les dégâts diplomatiques provoqués par les emportements du sanguin stambouliote aux “instincts d’émeutier”. Selon Wilson, Gül serait ainsi “le seul membre du parti qu’Erdogan respecte vraiment, dans le sens turc de l’admiration, de l’amitié et de la peur”.


« Il est difficile de trouver un Turc qui ne soit pas nationaliste mais certains AKP sont ultranationalistes, même selon les standards turcs”.

Enfin, des opportunistes issus des anciens partis discrédités comme l’ANAP, d’authentiques ultranationalistes comme Kursad Tuzmen, ou même un mafieux kurde impliqué dans le trafic d’héroïne et porté sur les très jeunes filles, Abdülkadir Aksu, complètent le tableau de l’AKP où incompétence et corruption semblent régner en maîtres. L’image globale de duplicité et de confusion qui s’en dégage fait irrésistiblement penser aux différentes factions décrites par Orhan Pamuk dans Kar (la neige) ou encore aux descriptions sociologiques de la S.A. au début du nazisme. Ainsi, comme l’écrit Wilson, la plupart des députés AKP ne peut être clairement classée mais ils échoient partiellement dans ces trois catégories en fonction d’intérêts personnels ou d’allégeances claniques. Et Wilson de rappeler que s’il est “difficile de trouver un Turc qui ne soit pas nationaliste”, certains AKP transfuges du MHP ou du DYP “sont ultranationalistes, même selon les standards turcs” !

On est loin, très loin, du prétendu et rassurant gouvernement “islamo-conservateur” que les médias dominants voudraient nous faire passer pour un équivalent musulman des Chrétiens-démocrates.

Des éléments tangibles de la politique d’infiltration islamiste promue par Ankara et soutenue par Washington viennent donner de la substance aux pires craintes européennes. On apprend ainsi que les Turcs avaient manœuvré les Américains pour obtenir d’eux la nomination d’un Secrétaire Général Adjoint turc à l’OTAN, capable d’équilibrer la présence abhorrée de Rasmussen. Et Tacan Ildem, le représentant permanent de la Turquie auprès de l’OTAN de reprocher amèrement à son homologue US Nicholas Burns « on a laissé Rasmussen avoir le Secrétariat Général parce qu’on vous faisait confiance ! ».

Au fil des mémos, on peut ainsi lire les réactions américaines à l’affaire de Semdinli, à la tentative d’interdiction de l’AKP par la Cour constitutionnelle, aux manœuvres des Kémalistes et des militaires, au financement de l’AKP par les Wahhabites de la péninsule arabique, aux protocoles arméno-turcs ou aux relations avec Israël ou avec l’Iran.

Les fantaisies néo-ottomanes de Davutoglu : 
un moteur de Rover pour des ambitions de Rolls Royce
Ce qui ressort principalement de ces analyses est l’instauration progressive d’une certaine “confiance suspicieuse” envers les nouveaux maîtres de la Turquie. Si les orientations politiques de Davutoglu sont initialement qualifiées de “fantaisies néo-ottomanes”, si l’affaiblissement d’Erdogan et la perte progressive de contact avec sa base peuvent favoriser “la coalescence de franges islamistes encore plus radicales dans et hors de l’AKP”, si la Turquie “continue de marcher sur la corde raide entre les Etats-Unis, la Russie et le monde musulman”, rien de tout cela ne change le fait que, selon Wilson, “la Turquie est un allié extrêmement important dans une région dangereuse” et que “en dépit de nombreux défauts, elle est plus démocratique et libre que n’importe quel autre pays du monde musulman”. 

On sent même poindre une admiration mêlée de crainte de la part de Jeffrey sur la nouvelle politique “postmoderne” d’une Turquie qui, selon lui, n’abandonnera pas son orientation politique pro-occidentale tout en accordant plus d’importance au monde musulman et aux traditions islamiques. L’analyse de Jeffrey se fonde en partie sur “l’extraordinaire” discours fondateur de Davutoglu à Sarajevo[3] même s’il note d’une part que les supposés bénéficiaires du néo-ottomanisme semblent “loin de regretter leur passé sous le règne des Pachas” et d’autre part que la Turquie a réalisé beaucoup de discours mais a conclu peu d’initiatives en la matière: Jeffrey écrit “la Turquie devra produire des résultats, prendre de risques, engager de vraies ressources et prendre des décisions difficiles pour donner de la substance à une politique faite pour l’heure principalement de slogans populaires, de voyages incessants et d’innombrables signatures d’accords insignifiants”. Et de conclure qu’avec “des ambitions de Rolls Royce mais un moteur de Rover”, les Turcs sont contraints de biaiser en s’appuyant sur “d’inquiétants potentats locaux” qui sont trop heureux de les voir endosser leurs causes !

Au chapitre des questions arméniennes, le contenu des câbles s’avèrent un peu décevant: on ne sera guère surpris que les “les fractions nationalistes de Turquie mobilisées par le MHP considèrent les compromis de l’AKP sur l’Arménie comme une trahison envers les Turcs de diaspora” (sic - les Azéris). La confirmation par Feridun Sinirlioglu que, pour les accords de transit gasier, les Turcs sont otages d’Azéris « qui ne leurs font pas confiance » n’est pas non plus une découverte. A moins d’être candide, on s’étonnera donc peu que le gouvernement turc “considère que le retrait des forces arméniennes des régions entourant le Nagorno-Karabakh soit un préalable” [à la ratification des protocoles] bien que, comme le rappelle Jeffrey, “ceci ne faisait pas partie de l’accord [arméno-turc] et que ce n’est pas une position soutenue par les Etats-Unis”. On rendra grâce au même ambassadeur Jeffrey de reconnaître que “les relations futures seront lourdement liées à la question du génocide arménien de 1915” (mis entre guillemets) même si le lobbyiste Jeffrey ternit son analyse en considérant que “la qualification de génocide de ces évènements par les Etats-Unis aurait l’effet d’une tempête politique qui dévasterait les relations bilatérales avec la Turquie”.

Selon l’historiographie turque, « l'avenir est certain 
mais c’est ce maudit passé qui ne cesse de changer ».
Goûtant sans doute moins les mœurs politiques turcs, son prédécesseur Edelman avait eu, lui, l’honnêteté de reconnaître que “la relation de la Turquie et de ces citoyens avec l’histoire, l’histoire de cette terre et celles individuelles de ces citoyens” restait un problème. Evoquant sans détour des “tabous rigides, du déni, de la peur et d’obligatoires distorsions grossières”, Edelman écrit que “l'étude de l'histoire et la pratique de l'historiographie de la République de Turquie rappellent une vieille blague soviétique” où "l'avenir est certain. C'est seulement ce maudit passé qui ne cesse de changer."

Et c’est le bon sens qui parle lorsque Edelman note (même pudiquement) que “jusqu’à ce que la Turquie se réconcilie avec son passé y compris les aspects troublants de son passé ottoman, dans un débat libre et ouvert, comment la Turquie pourra-elle accepter le principe et la pratique de la réconciliation en vigueur dans l’Union européenne ? Comment pourra-elle garder confiance en elle pour prendre des décisions et formuler des réponses politiques adaptées aux intérêts américains ?”. Edelman conclut que “la route à prendre implique une refonte massive de l'éducation, l'introduction et l'acceptation de la primauté du droit, et une redéfinition fondamentale de la relation entre le citoyen et l'État”. Tout un programme....

Au final, les mémos révèlent donc peu de vrais secrets au sens politico-militaires. Tout au plus y apprend-on qu’à partir de 2007, les Etats-Unis ont mis leur capacité de renseignement au service de la Turquie dans sa lutte contre le PKK et qu’ils ont recherché une solution intérimaire entre la fin de ce soutien et le développement par les Turcs de leurs capacités propres de renseignement. Plus inattendu, on découvre que l’Iran ferait plus confiance aux Etats-Unis qu’à la Russie pour la fourniture de combustible nucléaire, que la Turquie craint plus les frappes militaires contre Téhéran qu’un Iran pourvu de capacités nucléaires ou que le gouvernement régional kurde d’Irak a apporté son soutien à Ankara contre le PKK. A cet occasion, on peut décrypter le poids du lobby militaro-industriel américain lorsque Ankara fait part de son besoin urgent de nouveaux hélicoptères d’attaque contre le PKK, lorsque l’ambassadeur Jeffrey rappelle au Secrétaire d’Etat Robert Gates de se faire le VRP de Raytheon et Sikorsky[4] pour la vente de missiles Patriots et d’hélicoptères Blackhawks ou lorsque la Turquie met dans l’embarras une administration Obama pourtant toute dévouée, en réclamant des drones militaires pour lesquels le Congrès des Etats-Unis pourrait faire des difficultés[5].En conclusion, au-delà de tel ou tel secret, les câbles de Wikileaks ne font que révéler ce que l’on savait déjà, à savoir que les Etats sont des “monstres froids” dont les grands élans humanistes cachent mal les très matériels intérêts. Finalement, ce qui déplaît tant à Mme Clinton, c’est peut-être que Wikileaks abolisse la différence éthique fantasmée entre le gouvernement des Etats-Unis et ceux de ses adversaires réels ou supposés.


Cet article est disponible en mode
paginé sur le profil Scribd d'Eurotopie
 







Julian Assange et la doctrine de Wikileaks. A qui profite le « crime » ?



Julian Assange est l’énigmatique fondateur et le principal animateur du site Wikileaks. Mythes et réalités se confondent dans le passé de cet Australien de 39 ans au visage de lutin. Assange semble commencer sa carrière publique comme « hacker », c’est-à-dire pirate informatique. Apparemment féru des théories de conspiration, il élabore un bricolo idéologique intitulé « la conspiration comme méthode de gouvernance » dans lequel il décrit les Etats comme des entités malveillantes organisées entre elles pour exclure du pouvoir leur propres citoyens, suivant en cela une vieille tradition politique anglo-saxonne initiée par Henry Thoreau[6]. L’idée de base d’Assange est que pour maintenir « la conspiration », les « conspirateurs » doivent échanger entre eux de manière opaque. De manière un peu simpliste, Assange prétend que pour détruire la conspiration, il suffit d’ouvrir la « boîte noire » et d’en révéler le contenu ; d’où Wikileaks[7].



Les Etats-Unis avaient déjà assez mal réagi à la publication des documents sur l’Irak. Le cablegate fait maintenant enrager la diplomatie américaine qui semble vouloir utiliser tous les moyens pour tuer – au moins médiatiquement et politiquement – Assange. Depuis la publication des câbles, Hillary Clinton l’a qualifié de criminel et de menace pour la « communauté internationale ». Amazon – le vendeur de livres – qui hébergeait initialement Wikileaks a été contraint de fermer le site sous pression des autorités US et le compte paypal qui permettait à Wikileaks de recevoir des dons à été également fermé. 



Mais la résistance des « hackivistes » - des militants soutenant l’idéologie libertaire qui sous-tend l’action de Wikileaks – s’organise. Le site tué aux Etats-Unis a ressuscité en France, en dépit des menaces d’Eric Besson et de Brice Hortefeux – puis en Suisse. Ceux qui veulent l’interdire ne comprennent manifestement pas grand-chose à Internet où les systèmes « peer-to-peer » - type « bit torrent » permettent de toute façon la diffusion fluide des « leaks » entre activistes. C’est un peu comme si on voulait arrêter les molécules d’un spray sortie de son flacon.


Quant à Assange, il est très opportunément (et invraisemblablement) accusé de viol en Suède, une façon de jeter le discrédit qui rappelle les coups tordus des barbouzes de la CIA. Stockholm a même lancé un mandat d'un mandat d'arrêt international relayé par Interpol ! A l’heure où nous mettons sous presse, l’intéressé semble introuvable quoique sa position serait connue de Scotland Yard ! 


On peut s’amuser que ce soit précisément le gouvernement Obama, réputé libéral, tenant du « softpower », et champion de la liberté d’expression (notamment face à la Chine) qui ait ainsi dû prononcer une véritable Fatwa à l’encontre du nouveau Salman Rushdie que prétend implicitement représenter Julian Assange.

Reste une question : A qui profite le crime de ce véritable 11 septembre numérique ? On a du mal à croire que quelques activistes aient ainsi pu subtiliser à eux seuls plus de 250.000 documents secrets du Département d’Etat. Et si on les y avait aidés ? Mais qui ? Aucun gouvernement étranger ne semble y avoir intérêt ; aucun n’en avait sans doute la possibilité. Et si, en dépit de ses réactions ulcérées, la frange dure des Républicains américains – les membres des Tea Parties – avait voulu affaiblir plus encore Obama …. ?







Des fuites partielles à l’énurésie totale

Depuis la rédaction initiale de cet article, les câbles de Wikileaks continue d’égrener au jour le jour leurs lots de « secrets ». Trois exemples de révélations récentes montrent l’ampleur du phénomène. 

On apprend ainsi qu’en 2005, la société Mastercard a fait l’objet d’une intense campagne de boycott en Turquie, assortie de menaces de mort à l’encontre de son directeur général Ozlem Imece. Le siège de la société a même dû être provisoirement fermé. Le « crime » de Mastercard ? A l’occasion de la finale de la coupe de la ligue de l’UEFA, évènement stambouliote qu’elle sponsorisait, Mastercard avait publié un livret d’informations sur le pays de Mustafa Kemal dans lequel il était mentionné que « Atatürk a interdit toute expression de kurdicité (sic) dans une tentative d’assimilation » et que des « batailles et des atrocités majeures s’en étaient suivies dans les années 20 et 30 ayant provoqué la mort de plus de 30 000 personnes ». Puis, évoquant le Génocide, le guide poursuivait « alors que la plupart des Arméniens étaient restés loyaux envers l’Empire ottoman, certains s’étaient rebellés en s’engageant dans des actions de terrorisme ayant provoqué d’importantes représailles et des massacres étendus d’Arméniens innocents à Istanbul et ailleurs ». Afin d’éviter les poursuites envisagées par le gouverneur d’Istanbul, Mastercard s’est empressé de présenter ses excuses en mentionnant que les informations publiées provenaient pour l’essentiel du guide « Lonely Planet ». Dans ce mémo, le consul US en poste à Istanbul conclut « les réactions dures et instinctives démontrent la sensibilité exacerbée et explosive du discours public ici depuis le 17 décembre 2004 », date à laquelle le statut de pays candidat de la Turquie avait pourtant été reconnu. Bienvenue dans la nouvelle Europe !

A propos de cette candidature, on apprend aussi – c’est le second exemple de révélation – que Guido Westerwelle, le Ministre allemand des Affaires Etrangères est en vérité hostile à l’adhésion de la Turquie. Officiellement pourtant, les libéraux allemands du FPD et Westerwelle en particulier, avaient réitéré leur soutien à cette candidature. Cependant, dans un câble date d’octobre 2009, une source bien placée au sein du FPD a renseigné l’ambassade américaine à Berlin sur les sujets abordés lors des négociations entre la CDU d’Angela Merkel et le FPD pour former un gouvernement de coalition. On y apprend que « de l’avis général, la Turquie n'est pas prête pour l'adhésion dont elle ne peut remplir les critères ». Le mémo continue en affirmant que les parties en présence, CDU et FPD, s’étaient accordées à ce que « aucune décision ne soit conclue sur cette question au cours des quatre prochaines années quoi qu’il advienne » et que « Westerwelle s'est aussi prononcé contre tout type de décision automatique en faveur de l'adhésion de la Turquie ». Selon un autre câble, dès sa prise de fonction ministérielle, Westerwelle aurait confirmé cette position à son homologue Hillary Clinton en lui précisant que « la Turquie n’est pas assez moderne ».

Enfin, un premier câble secret en provenance d’Erevan nous informe que des livraisons d’armes en provenance de Bulgarie auraient transitées par l’Arménie en direction de l’Iran. Le document daté de janvier 2009 fait état de réunions entre l’ambassadeur américain en Arménie, Marie Yovanovich et le chef du Service de la Sécurité Nationale Gorik Hagopian d’une part, le Président Sarkissian d’autre part. Ce document mentionne aussi des rencontres entre les mêmes responsables arméniens et un autre responsable US, Donald Mahley du bureau des affaires multilatérales. Le texte précise que les discussions ont porté sur l’achat en janvier 2003 de 260 mitrailleuses et de 1000 lance-roquettes par le Ministère arménien de la défense, dirigé à l’époque par un certain Serge Sarkissian. Sans mettre en doute les faits avancés par les Américains, Gorik Hagopian aurait dans un premier temps fait l’innocent en affirmant qu’une enquête interne allait être ouverte et en s’interrogeant de manière assez comique : « les Bulgares ont vendus ces armes à l’Arménie sachant qu’elles allaient à l’Iran ?». 

Placés par les Américains devant des documents prouvant que l’Arménie avait sciemment masqué la transaction, réalisée à l’aide de fonds iraniens, et que la Bulgarie n’en avait rien su, Sarkissian aurait alors changé d’attitude afin d’éviter des sanctions : Le président arménien aurait accepté la signature d’un protocole d’accord avec des autorités américaines manifestement soucieuses de passer l’éponge et d’ancrer l’Arménie dans son camp. Ce protocole viserait à mettre en place de futurs contrôles en matière d’exportations d’armes à destination de l’Arménie. A cet égard, Marie Yovanovich note que le changement d’attitude de Sarkissian qui avait préalablement nié pendant quatre mois toute implication de son pays fut « probablement dû à la combinaison de preuves solides, d’une présentation convaincante, de la compréhension des conséquences que pourrait avoir une absence de coopération, d’un désir de repartir du bon pied […] et de calculs de type soviétique qu’il pourrait signer le protocole sans avoir à vraiment le mettre en œuvre. ». Et Mme Yovanocitch de conclure que « de manière inattendue, les Etats-Unis sont dans la meilleure position possible pour négocier ce protocole d’accord ».

Manifestement, d’autres capitales qu’Ankara peuvent se faire du soucis à propos des révélations de Wikileaks… 



[1] Dénomination désuète – mais toujours en vigueur outre-Atlantique – des notes d’informations adressées par les ambassades d’un pays à son ministère des affaires étrangères. L’appellation date de l’époque où la transmission rapide par câble télégraphique constituait le summum de la modernité.
[2] Nom du site bien évidemment donné en référence au Watergate.
[3] Dont on trouvera ici une traduction anglaise : http://www.ius.edu.ba/dzsusko/Davutoglu_transcript_dzs.doc
[4] A cette occasion, on découvre aussi le dessous des tractations financières et la garantie apportée par Sikorsky que pour chaque hélicoptère produit en Turquie et utilisé par l’armée turque, un autre sera produit pour l’exportation et rapportera “des centaines de millions de dollars” à Ankara.
[5] A cet égard, on se rappellera la prophétique mise en garde du président Eisenhower : “« Cette conjonction entre un immense establishment militaire et une importante industrie privée de l’armement est une nouveauté dans l’histoire américaine. (...) Nous ne pouvons ni ignorer, ni omettre de comprendre la gravité des conséquences d’un tel développement. (...) nous devons nous prémunir contre l’influence illégitime que le complexe militaro-industriel tente d’acquérir, ouvertement ou de manière cachée. La possibilité existe, et elle persistera, que cette influence connaisse un accroissement injustifié, dans des proportions désastreuses et échappant au contrôle des citoyens. Nous ne devons jamais permettre au poids de cette conjonction d’intérêts de mettre en danger nos libertés ou nos méthodes démocratiques. Rien, en vérité, n’est définitivement garanti. Seuls des citoyens alertes et informés peuvent prendre conscience de la toile d’influence tissée par la gigantesque machinerie militaro-industrielle et la confronter avec nos méthodes et objectifs démocratiques et pacifiques, afin que la sécurité et les libertés puissent fleurir côte à côte. »
[6] Auteur du célèbre essai sur « la désobéissance civile » qu’on peut considérer comme l’héritier du « Discours de la servitude volontaire » de La Boétie.
[7] Voir par exemple http://www.huyghe.fr/actu_854.htm; « leaks » signifie « fuites » en anglais.

Commentaires